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Familles privées de mots d’adieu

Visite dans un Ehpad

De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’impossibilité pour des personnes en fin de vie de d’avoir pu dire une dernière parole à leurs proches à cause des restrictions sanitaires. Et pour la famille de n’avoir pu recueillir les dernières volontés, les derniers mots d’amour de son parent qu’il aurait gardés précieusement dans son cœur.

 

Aujourd’hui, j’aurais dû commencer un stage en Unité de soins palliatifs. Si le service d’oncologie est toujours fermé aux intervenants extérieurs (comme les biographes hospitaliers), au moins cette unité (la seule dans mon département des Côtes-d’Armor) permet-elle encore aux personnes en fin de vie d’être entourées dans leurs derniers instants. De leur famille, d’abord, mais aussi du coiffeur et de visiteurs bénévoles. Pas de chance : cet hôpital est devenu en quelques jours un cluster. Ce n’est que partie remise… et l’occasion de lire ou relire des ouvrages sur la fin de vie et celle, très particulière, que notre société réserve depuis mars 2020 à nos aînés.

« Mots d’adieu »

Il y a déjà presqu’un an, en mai 2020, Marie de Hennezel dénonçait le sort que nous faisons subir à nos aînés dans les colonnes du journal Le Monde :
« Je remets en cause la folie hygiéniste qui, sous prétexte de protéger les personnes âgées arrivées dans la dernière trajectoire de leur vie, impose des situations proprement inhumaines. » En octobre dernier, elle enfonçait le clou en publiant « L’Adieu interdit » (Plon). Alors que le toucher est si important aux deux extrémités de la vie (pour le nourrisson comme pour le vieillard), pas de câlins avec les arrières petits-enfants, pas de caresse sur la main, pas de paroles réconfortantes. Quel est le sens d’une existence sans relations ? A quoi bon continuer de vivre si c’est pour mourir seul ? Or, la psychologue spécialiste du grand âge rappelle que « le devoir d’accompagnement de ceux qui vont mourir impose naturellement la présence et les mots d’adieu. »

Si beaucoup d’Ehpad avaient fermé leurs portes à double tour cet hiver, un seul a accepté de maintenir mes ateliers d’écriture. J’avais proposé de travailler autour du désir, thème du Printemps des poètes. Si cette manifestation a été plus que discrète dans les bibliothèques de France cette année, elle a fait le bonheur des résidents de cet Ehpad. Et quel était leur désir le plus profond ? Revoir leurs petits-enfants et arrière-petits-enfants, faire la connaissance des bébés nés pendant la crise sanitaire, les serrer fort dans leurs bras, sentir l’odeur de leur peau. Rester reliés à l’humanité, en somme. Alors bravo, madame la directrice de cet Ehpad, de leur avoir permis au moins d’exprimer ce désir de famille.

« Dernières paroles »

Famille qui était au cœur de l’éditorial de Bruno Frappat, ce vendredi, dans La Croix (vendredi 9 avril 2021). Des « familles solides, mais familles endeuillées ». Et l’éditorialiste de poser la question qui fâche : « Qui aura eu le droit de serrer ses vieux parents dans ses bras avant d’apprendre, par un coup de fil, qu’un père ou une mère était soudainement décédé et qu’on avait entravé ses derniers moments en interdisant le recueil de ces “dernières paroles” que l’on garde ensuite précieusement dans son cœur ? »  Et de terminer : « Cette privation-là, scandale parmi les scandales, au prétexte de protéger les survivants, a chipé leur mort à nos défunts. Les fins de vie, depuis une année, ont été trop souvent comme des fins de longs séjours en prison, sans droit de parloir. »

Espérons que nous, biographes hospitaliers, pourront mettre fin à ce scandale en recueillant à temps ces « dernières paroles » pour les transmettre aux familles.

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